Sous l’effet combiné des ZFE, des objectifs climatiques européens et d’un faisceau d’aides publiques, l’électrification des flottes professionnelles progresse en France et en Europe. Mais derrière la dynamique globale se cachent des disparités selon les métiers. Taxis et VTC sont poussés à marche forcée, les transporteurs avancent par expérimentations ciblées, tandis que les artisans et utilisateurs de véhicules utilitaires légers restent à la traîne, freinés par l’économie d’usage et l’instabilité des dispositifs de soutien. Un paysage contrasté qui interroge la trajectoire réelle de décarbonation du transport professionnel.

La transition énergétique des flottes professionnelles ne suit pas une courbe uniforme. Contrairement aux particuliers, dont l’adoption du véhicule électrique reste largement conditionnée au prix d’achat et à l’autonomie, les professionnels sont d’abord confrontés à des obligations réglementaires. ZFE, restrictions d’accès, fiscalité différenciée et exigences contractuelles jouent un rôle central dans les décisions d’investissement. Dans ce contexte, l’électrique progresse moins comme un choix spontané que comme une réponse à des contraintes croissantes. Ceci est parfaitement visible dans les métiers de la mobilité quotidienne en zone dense, là où l’accès au marché dépend directement de la conformité environnementale des véhicules utilisés.
Taxis et VTC : l’électrique comme condition de travail
Pour les taxis et VTC, l’échéance est désormais clairement posée. Dans les 48 zones à faibles émissions (ZFE) françaises, les motorisations thermiques deviennent progressivement incompatibles avec l’activité professionnelle. À partir de 2025, les VTC devront obligatoirement utiliser des véhicules dits “ZFE compatibles”, c’est-à-dire électriques ou très faiblement émetteurs, pour continuer à opérer dans ces territoires. Certains textes et projections évoquent un parc de VTC composé à 80 % de véhicules électriques dès 2026 dans les grandes métropoles. Une perspective qui accélère mécaniquement le renouvellement des flottes, souvent au détriment des motorisations hybrides classiques, désormais perçues comme une solution transitoire.
Pour accompagner ce basculement, les pouvoirs publics ont déployé un ensemble d’aides particulièrement incitatif. Bonus écologique, prime à la conversion, exonérations fiscales spécifiques aux véhicules électriques professionnels et dispositifs locaux liés aux ZFE permettent, dans certains cas, de cumuler jusqu’à environ 18 000 euros d’aides pour l’acquisition d’un VTC électrique. Un niveau de soutien sans équivalent dans les autres segments professionnels, qui explique en grande partie l’avance prise par ce secteur. Si le coût d’achat initial reste élevé, le raisonnement se fait désormais en coût total de possession, intégrant carburant, entretien, fiscalité et accès au marché. Pour un chauffeur urbain à fort kilométrage, l’électrique devient presque obligatoire.

Transporteurs : l’électrique par segments et par flux
Côté transport routier de marchandises, la situation est assez différente. En 2024, les camions lourds zéro émission ne représentaient encore qu’entre 1,3 et 2,3% du marché européen selon les segments. Un chiffre en progression rapide, porté par les grands groupes logistiques et les transporteurs les plus structurés. Certains constructeurs ont pris une avance notable. Volvo Trucks, par exemple, revendiquait fin 2024 près de 47 % du marché européen des poids lourds électriques avec environ 1 970 camions électriques immatriculés. Un volume encore limité, mais révélateur d’une phase de déploiement industriel qui dépasse désormais le simple stade du pilote. Cette adoption reste très ciblée. Les usages privilégiés concernent la distribution urbaine, le transport régional, la logistique e-commerce ou les flux réguliers à distance maîtrisée… des segments où l’autonomie, la recharge et la planification peuvent être optimisées sans bouleverser l’organisation opérationnelle.
Malgré ces avancées, les obstacles restent nombreux. Le coût total de possession demeure élevé pour une grande partie des transporteurs, notamment les PME, et l’investissement dans les infrastructures de recharge dédiées au fret constitue un frein majeur. Plusieurs dizaines de milliers de points de recharge haute puissance seraient nécessaires à l’échelle européenne d’ici 2030 pour soutenir un véritable passage à l’échelle. À cela s’ajoutent des incertitudes réglementaires et économiques. La visibilité sur les aides futures, les normes d’émissions, ou encore la valorisation du transport zéro émission dans les appels d’offres reste insuffisante pour sécuriser des investissements lourds sur dix ou quinze ans. Résultat : l’électrique avance, mais prudemment, par poches d’usage bien identifiées.
Artisans et véhicules utilitaires légers : le grand retard
C’est sans doute sur les artisans et les véhicules utilitaires légers que le contraste est le plus marqué. En 2024, le diesel représentait encore environ 85,5 % du marché européen des VUL (Véhicules Utilitaires Légers) jusqu’à 3,5 tonnes. Pire, les immatriculations de camionnettes électriques à batterie avaient reculé d’environ 9 % par rapport à 2023, malgré une hausse globale du marché. Cette tendance illustre la très forte sensibilité de ce segment aux politiques d’incitation. Dans les pays où les avantages fiscaux sont élevés et les restrictions urbaines strictes, l’électrique progresse. À l’inverse, les réductions ou les suppressions des aides a entraîné un net coup d’arrêt dans d’autres pays, comme la France. Ici, la question n’est pas idéologique mais fonctionnelle. Charge utile, autonomie réelle sous charge, capacité de remorquage, accès à une solution de recharge au dépôt ou au domicile, autant de critères déterminants qui ne sont pas encore pleinement couverts par l’offre actuelle.
En France, la bascule vers l’électrique pour les VUL dépend largement des contraintes locales. L’accès aux centres-villes et aux chantiers en ZFE devient progressivement un facteur décisif, tout comme le maintien de primes spécifiques pouvant atteindre plusieurs milliers d’euros pour une camionnette électrique. Sans ces leviers, l’électrique peine à s’imposer face à des modèles diesel encore très compétitifs en coût d’usage et parfaitement adaptés aux contraintes professionnelles. Là encore, la transition apparaît moins comme une dynamique de marché que comme un équilibre fragile entre contraintes réglementaires et soutiens financiers.

Une trajectoire éloignée des objectifs climatiques
Au-delà des spécificités sectorielles, une tendance transversale se dessine clairement. La régulation agit aujourd’hui comme le principal moteur de l’électrification des flottes professionnelles, en particulier pour les métiers exposés aux ZFE et aux centres urbains. À l’inverse, là où la contrainte est moindre, la transition avance plus lentement, voire marque le pas. Pour les transporteurs longue distance, l’électrique reste cantonné à des usages précis en attendant une baisse plus significative du coût des batteries et un déploiement massif de la recharge haute puissance. Pour les artisans, l’adoption dépend toujours d’un triptyque étroit : aides, restrictions locales et adéquation technique des véhicules. À ce stade, l’ensemble de ces segments reste en décalage avec les trajectoires de neutralité carbone fixées à l’horizon 2030-2035 pour les flottes professionnelles. Sans visibilité renforcée sur les politiques publiques et sans accélération de l’offre industrielle, la transition risque de rester fragmentée, inégale, et fortement dépendante de la contrainte plutôt que de l’adhésion.
Sources : Renault Trucks, Volvo Trucks, CLF Formation, Connaissances des énergies









































